Sites & sanctuaires des Celtes by Jean Markale


0040fc51_medium.jpg Author Jean Markale
Isbn 9782844450777
File size 6.2MB
Year 1999
Pages 267
Language French
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.9Lvant-Propos C e livre n'est pas un guide touristique, encore moins une étude archéologique des lieux qu'on suppose avoir été occupés par les peuples celtes. C'est avant tout une série de réflexions, d'infor­ mations et aussi de méditations à propos de certains sites connus ou non, où la présence de ces peuples celtes est attestée à différentes périodes de l'histoire. Il est évident qu'un ouvrage de ce genre ne peut être exhaustif, car les sites sur lesquels ces peuples celtes ont laissé leur empreinte sont innombrables. Il existe beaucoup d'autres livres, la plupart excellents, qui les répertorient et les décrivent en les replaçant dans leur contexte historique et archéologique. Il s'agit donc ici d'un choix limité, mais qui n'est pas forcément arbitraire : j'ai voulu en effet faire partager l'enthousiasme qui est le mien envers des lieux que je connais personnellement et qui me sont devenus familiers, pour tenter d'en mieux définir l'esprit et d'en mieux saisir les éléments subtils qui en font leur spécificité et leur intérêt. Cet intérêt me paraît double. Les peuples celtes sont mal connus, car avant l'arrivée du christianisme, ils n'ont jamais écrit et n'ont donc jamais laissé de témoignages directs sur eux-mêmes, et il importe d'utiliser toutes les sources d'informations qui sont à notre disposition actuellement sur leur civilisation afin de mieux la com­ prendre. Il y a donc un intérêt culturel dans cette démarche. Mais en cette fin de deuxième millénaire où les valeurs traditionnelles de notre société sont constamment remises en cause, il est de première nécessité de découvrir, ou plutôt de redécouvrir, les racines pro­ fondes grâce auxquelles nous nous sommes nourris pendant tant de siècles. Cet intérêt est donc bien davantage d'ordre spirituel. Il est de bon ton actuellement d'aller chercher en Orient ou en Extrême-Orient un souffle qui semble nous manquer. Pourquoi pas ? Toute confrontation d'idées et de croyances est génératrice de progrès spirituels. Mais le danger d'une telle démarche est qu'on risque d'oublier un jour ou l'autre qui l'on est en réalité. C'est le geai qui se pare des plumes du paon et qui finit par se prendre pour un paon. En fait toute l'histoire de la civilisation occidentale se résume de cette façon : nous avons emprunté ailleurs ce qui existait chez nous. Il est donc temps de reconnaître ce qui est essentiel dans nos propres traditions et le meilleur moyen d'y parvenir est d'aller sur le terrain pour décrypter le message que nous ont légué nos ancêtres. Car nos ancêtres sont aussi les Gaulois, même s'ils n'étaient pas tous de grands blonds braillards et batailleurs, habitant des huttes recouvertes de chaume. Il ne s'agit pas de revenir à cette imagerie d'Épinal quelque peu puérile et affligeante, mais d'essayer de voir ce qui se cache derrière. Et c'est en allant sur des sites incontestable­ ment marqués de l'empreinte celtique que nous pourrons mieux discerner les ombres d'un passé qui ne sont qu'endormies et qu'il suffit de réveiller pour en faire des êtres vivants, animés de jeunesse et d'enthousiasme. Mais aller sur le terrain ne signifie pas forcément se borner à fouiller le sol pour en retirer quelques vestiges. Comme toute infor­ mation est bonne à prendre en compte, il convient sans doute de faire la part belle aux traditions orales qui entourent tel ou tel site. On ne comprendra rien à la permanence du culte marial au Puy-en­ Velay, par exemple, si l'on oublie que la ville s'appelait autrefois Anicium, nom qui comporte le nom de la déesse-mère celtique, et que de nombreuses légendes font état d'un dolmen miraculeux qui se trouvait à l'emplacement même de la cathédrale. On ne com- prendra rien au pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray si l'on ne fait pas référence à l'ancien nom de Keranna et si on ne discerne pas derrière cette sainte Anne, dont ne parle aucun texte canonique chrétien, l'image de cette· même déesse-mère que des récits irlandais nous décrivent avec tant de soin. Souvent, les constructions humaines s'effondrent ou sont détruites. Par contre, les légendes ont la vie dure et se maintiennent de génération en génération, même sous des aspects surprenants ou franchement aberrants. Et ces légendes continuent à circuler dans des lieux où il n'y plus aucun vestige visible. C'est ce qu'on pourrait appeler l'esprit du lieu, un peu comme le cas de certains hameaux isolés au milieu d'une grande plaine sans arbres et qui portent cependant l'appellation de "la Forêt". Il n'y a plus guère de bruyère dans la ville de Bécon-les-Bruyères, dans la banlieue parisienne, ou sur l'aéroport international d'Heathrow, à l'ouest de Londres. Il faut donc, à travers les diverses informations qui sont disponibles, retrouver l'esprit des lieux qui semblent avoir été très importants pour nos ancêtres celtes et qui semblent l'être encore de nos jours pour leurs descendants, c'est-à-dire nous-mêmes. Il n'y a donc aucune chronologie dans ce voyage désordonné à travers les sites et les sanctuaires des Celtes. La civilisation dite cel­ tique (on devrait dire les civilisations) s'étend, du moins historique­ ment, de l'an 500 avant notre ère jusqu'à la fin de l'empire romain sur le continent et bien au-delà dans les îles Britanniques. C'est dire que, pendant cette longue période, les mutations ont été nom­ breuses et que la société celtique a évolué selon les circonstances et les apports. Et de plus, cette évolution ne s'est pas produite partout de la même façon. En effet, si l'on sait que le berceau originel des Celtes est l'Europe centrale, dans un triangle compris entre la Bohème, les Alpes autrichiennes et le Harz, on sait aussi qu'ils se sont répandus vers le troisième siècle avant Jésus-Christ sur une grande partie de l'Europe, franchissant même les Dardanelles et formant, au coeur de la Turquie actuelle, le royaume des Galates. Et ils ont laissé partout des traces de leur passage. Ainsi donc, l'opinion courante qui veut que les peuples celtes soient confinés à l'extrême ouest, dans les régions actuellement celtophones, c'est-à-dire la Bretagne armori­ caine, le Pays de Galles, l'Écosse et l'Irlande, se révèle complètement inexacte. Le fonds gaulois est certainement plus ancien et plus réel dans certaines vallées d'Auvergne que dans les landes bretonnes. On a trop souvent confondu langage, culture et race. D'abord, il n'y a jamais eu de race celtique. Les Celtes n'ont jamais été qu'un conglomérat de peuples d'origines diverses parlant la même langue, pratiquant la même religion, maîtrisant des techniques identiques. Ils n'ont jamais constitué un empire et, chez eux, le concept de cen­ tralisme n'a jamais existé, au contraire de ce qui s'est passé dans la société romaine. Pour les Latins, la notion virtuelle de civitae, c'est à dire la communauté des citoyens, se confond avec la réalité concrète de l' Urbs, la ville, c'est-à-dire Rome. Pour les Celtes, c'est une aberration : les différents peuples one toujours vécu les uns à côté des autres de manière autonome, ne se retrouvant que sur les grands principes fondateurs, sur la même culture. Même la langue celtique primitive s'est diversifiée, d'où le clivage encre rameau dit gaélique (Irlande, île de Man, Écosse) et rameau dit brittonique (Pays de Galles, Cornwall et Bretagne armoricaine) qui comprenait autrefois la langue gauloise. Et les vicissitudes de l'histoire ont fait que ces différents peuples de culture celtique one été plus ou moins absorbés par leurs voisins ou par de nouveaux envahisseurs. La plupart d'encre eux, particulièrement les Gaulois, ont perdu leur langue. Mais est-ce parce qu'on ne parle plus une langue qu'on oublie ses origines? A l'heure actuelle, non seulement les Bretons de l'est de la péninsule armoricaine, qui sont francophones (ou qui parlent le gallo, dialecte roman) revendiquent leur celtitude, mais aussi les Galiciens hispanophones, sans parler des autres qui, en Alsace, en Suisse, en Italie du Nord, en Belgique wallonne ou dans les provinces françaises, se découvrent soudain des ancêtres celtes. Il n'y a donc pas d'espace celtique bien défini, pas plus que dt' temps celtique. La république d'Irlande s'est consrirufr sur 1111<' tra- dition celtique redécouverte et affirmée solennellement à la fin du XJX.c siècle et au début du :XXe. Certes, cette redécouverte du fonds celtique primitif ne va pas sans inconvénient, car elle risque d'exa­ cerber les nationalismes au moment où se crée une Europe nouvelle. Mais si cette affirmation d'une culture originale, affirmation débar­ rassée de toute connotation politique, débouche sur une synthèse harmonieuse entre les différentes cultures européennes, on ne peut que s'en réjouir. C'est dans le but de sensibiliser les Européens, de leur montrer que le fonds culturel des Celtes est toujours présent et qu'il suffit d'y puiser pour créer un nouvel état d'esprit. Car être celte, c'est avant tout affirmer ses différences en confrontant sa culture avec celle des autres. On avait oublié que les Celtes avaient laissé tant d'em­ preintes dans un espace aussi vaste. On avait oublié que les Celtes ont été les premiers à modeler l'Europe. On avait oublié que sous des eaux dormantes se dissimulent parfois des courants impétueux. Or, la meilleure façon de faire de nouveau surgir ces courants, c'est d'aller sur place, dans certains endroits privilégiés, là où, selon l'expression consacrée, souffle !'Esprit. Les sites et les sanctuaires des Celtes recèlent bien des richesses et il suffit de se pencher un peu pour s'en apercevoir. Poul Fetan, 1999 YLfésia (France) D ans une bande dessinée de la célèbre série Astérix intitulée /,e Bouclier arverne, Goscinny et Uderzo font dire, non sans humour au deuxième degré, à des Avernes qui vantent la victoire de Vercingétorix à Gergovie et que l'on interroge sur l'emplacement d'Alésia : " Alésia? Connais pas. Personne ne sait où est Alésia! ..." C'est évidemment une boutade, une plaisanterie. Mais elle cor­ respond à une réalité historique. Car personne ne peut affirmer de façon péremptoire où se trouve la forteresse où Vercingétorix s'est fait enfermer par les légions de Jules César, en 52 avant notre ère, pendant la révolte générale de la Gaule contre les occupants romains. N'en déplaise aux archéologues officiels - qui sont seuls, comme chacun sait, à détenir la vérité-, et bien entendu aux Offices de Tourisme qui ont pour tâche principale de faire venir dans leur région le plus de clients possible, le site du Mont-Auxois, à Alise­ Sainte-Reine (Côte d'Or) ne peut en aucun cas être l'Alésia de César et de Vercingétorix. Napoléon Jer l'avait déjà dit, remarquant que l'exiguïté du lieu ne permettait pas d'accueillir l'armée du chef arverne, les Mandubiens eux mêmes et leurs troupeaux. D'ailleurs que venaient faire les Mandubiens au milieu du territoire éduen alors qu'ils sont originaires de la vallée du Doubs, comme leur nom l'indique suffisamment. Mais Napoléon III, qui se piquait d'histoire nationale, sur l'avis de son archéologue favori Stoffel, en avait décidé autrement. La localisation de la défaite gauloise a donc été fixée offi­ ciellement à Alise-Sainte-Reine alors que l'étude minutieuse de l'iti­ néraire des deux armées dans les récits de Dio Cassius, de Plutarque et de César lui-même, trois témoignages essentiels, en démontre l'absurdité sur un plan purement stratégique. D'après les textes, !'Alésia de César et de Vercingétorix ne peut pas se situer chez les Éduens de Bourgogne. Par contre, le site se trouve chez les Sequanes, c'est-à-dire dans le Jura. Mais où ? Là réside le problème: trois noms s'imposent, mais n'emportent aucune adhésion scientifi-. quement totale, Alaise dans le Doubs, Salins-les-Bains et les Chaux­ de-Crotenoy dans le département du Jura. Les querelles se succèdent et se ressemblent, les partisans de l'une de ces solutions ne voyant que celle-ci et éliminant systémati­ quement toutes les autres. Et surcout, il y a le poids d'Alise-Sainte­ Reine: on ne revient pas facilement sur une soi-disant vérité révélée une fois pour toutes. Pourtant, il a bien fallu admettre que Gergovie n'était pas le plateau de Merdogne, choisi par le même Stoffel et officialisé par Napoléon III, mais l'oppidum des Côtes, juste au­ dessus de Clermont-Ferrand... Il faut dire qu'Alésia est un nom générique, et qu'il y a en France neuf sites qui peuvent se prévaloir de ce nom. Alors, il est préférable d'abandonner toute recherche pour retrouver l'endroit exact où Vercingétorix est venu jeter ses armes - et son fameux bou­ clier, aux pieds de Jules César, on y perdrait son temps et son énergie en stupides querelles d'écoles. C'est à chacun de choisir son lieu. Mais cela ne diminue en rien l'importance d'Alésia, forteresse sacrée et haut-lieu des Celtes de la Gaule. Peu importent l'histoire et l'ar­ chéologie (car il est évident que des vestiges romains ont été décou­ verts autour du Mont-Auxois, ce qui n'est nullement une exception ), c'est ici la légende, autrement dit la tradition celtique, qui domine toutes les hypothèses et nous donne la véritable dimension d'Alésia. C'est une dimension mythologique. Et comme les Celtes, du moins jusqu'à la christianisation de l'Irlande, n'utilisaient pas l'écri- cure, force nous est de recourir aux récits qu'ont entendus les Grecs à leur sujet et qu'ils nous ont transmis par fragments, ce qui nous permet d'ailleurs de connaître des mythes fondamentaux communs à tous ces peuples répandus dans l'Europe. C'est essentiellement Diodore de Sicile (V, 24) qui nous fournit les informations les plus importantes sur !'Alésia du mythe : " Anciennement, dit-on, régnait sur la Celtique (I) un homme illustre qui avait une fille d'une taille extraordinaire et qui surpassait par sa beauté toutes les autres femmes de son temps. Cette stature et cette beauté, qui attiraient de nombreux soupirants, mais, gonflée d'orgueil, elle les refusait tous. les uns après les autres, estimant qu'ils n'étaient pas dignes d'elle. Or, Héraklès, lors de son expédition contre Geryonès, traversa la Celtique et s'établit dans un lieu qu'il nomma Alésia (2). C'est alors qu'il rencontra la fille du roi. Celle-ci, ayant admiré sa valeur et sa taille surhumaine, reçut de tout coeur, et avec l'agrément de ses parents, les caresses du héros. De cette union, naquit un fils qui fut nommé Galatès, qui surpassait de beaucoup ceux de son peuple par la vaillance de son âme et par la force de son corps. Arrivé à l'âge d'homme et ayant hérité du royaume de ses ancêtres, il conquit une grande partie des pays voisins... et appela de son nom Galatès les peuples rangés sous sa loi. Ce nom s'étendit ensuite à toute la Galatie (3). Quant à Parthénios de Nicée (Erotikon, XXX), qui (1) Terme confus qui, à l'époque de César, désignait seulement les territoires compris entre la Seine et la Garonne, par opposition à la Belgique au nord, et à la Provincia, ou Narbonnaise, à l'est du Rhône et au sud du Massif Central. Le sud de la Garonne était peuplé de Basques (Vascone.r), d'où le nom de Gascogne. (2) Sans aucune précision géographique. Le nom d'Alésia n'est pas lié, comme on le dit à tort et à travers dans les cénacles soi-disant ésotéristes, aux fameux "Champs Elysées", domaine des morts des Grecs. Il provient d'un ancien pale­ sios désignant une hauteur protégée par des pentes escarpées. (3) En grec, Galatoi, désigne aussi bien les Gaulois que les Galates d'Asie Mineure. C'est le même mot que le latin Ga/li, tiré d'une racine indo-euro­ réenne galu, signifiant à la fois "étrangers" et "puissants". raconte la même histoire, il donne au fils d'Héraklès et de la fille du roi le nom de Celtos, "de qui les Celtes ont pris leur nom" (1). Cette belle histoire cache un mythe fondateur. Tous les peuples ont prétendu que leurs ancêtres étaient des dieux venus sur terre (et souvent copulant avec des femmes humaines) pour leur donner la civilisation et leur montrer le chemin de la vie. Les Romains se vou­ laient descendants du héros Énée, lui-même fils de Vénus. Les Celtes n'ont pas échappé à la règle, et ce que raconte Diodore de Sicile n'est que la transcription d'un récit oral celtique entendu par lui ou recueilli par ses informateurs (2). Mais pourquoi faire inter­ venir Héraklès-Hercule, demi-dieu grec, dans cette épopée qui ne concerne que les différents peuples rangés sous l'appellation de Celtes? C'est là qu'intervient le syncrétisme religieux des Grecs et des Latins qui récupèrent toutes les divinités étrangères et leur donnent des noms traditionnels dans leur propre culture. Quand César dit que le principal dieu gaulois est Mercure, il ne fait qu'assimiler au Mercure romain le Lug Multiple-Artisan de la mythologie celtique, bien connu à la fois par la toponymie européenne (Lyon, Laon, Loudun, Leipzig, Leyde, Carlisle sont des noms dérivés de Lugudunum, "forteresse de Lug") et par les nombreux récits irlan­ dais du haut Moyen Âge. Les auteurs grecs ont pratiqué le même syncrétisme, et lorsque Diodore de Sicile fait d'Héraklès le fonda­ teur d'Alésia, il pare d'un nom grec le nom d'un dieu celte. Mais lequel? (1) Le grec Keltoi, devenu Celtae en latin, désigne des populations hétérogènes qu'il n'est pas toujours facile de différencier les unes des autres et qui sont souvent confondues avec les tribus germaniques. Mais c'est le terme qui a fini par prévaloir pour désigner les peuples parlant une langue celtique. (2) Voir J. Markale, les Conquérants de l'île verte, premier volume de la série La grande Épopée des Celtes, Paris, éd. Pygmalion, 1997, pp. 171-172. Il s'agit d'un personnage gigantesque, à la fois redoutable guer­ rier et fondateur de villes (autrement dit "héros civilisateur"). Il est présent dans l'histoire mythologique de l'Irlande, c'est Dagda, l'un des grands chefs de ces tribus divines qu'on appelle les Tuatha Dé Danann (les tribus de la déesse Dana), dont le nom signifie littéra­ lement "dieu bon", dont le surnom est 0//,athair, c'est à dire "père de tous", personnage hors du commun capable d'engloutir une quantité invraisemblable de nourriture, doué d'un appétit sexuel insatiable, et qui porte une curieuse massue : lorsqu'il frappe d'un bout de cette massue, il tue, mais lorsqu'il frappe par l'autre bout, il ressuscite. C'est donc le dieu de mort et de la vie. Dans la statuaire gallo-romaine, il est représenté avec un marteau et porte le nom de Suce/los, c'est à dire littéralement le "Tape-Dur", et César en fait Dispater ("dieu-père"), divinité primordiale de la nuit originelle. Mais la statuaire gallo-romaine nous le révèle également sous le nom de Toutatis ou Teutatès, qui signifie "père du peuple" et rappelle évi­ demment le qualificatif gaélique Ollathair (1). Mais les noms d'une même divinité sont multiples, d'abord parce que ce sont que des appellations de circonstance, des concré­ tisations du divin, par essence abstraction pure, incommunicable, incommensurable, ineffable et bien entendu innommable, ensuite parce ce ne sont pas des substantifs mais des qualitatifi s'attachant à définir l'angle sous lequel on se représente ce divin. Si l'on cite volontiers les "dieux" irlandais, conjointement aux "dieux" gallo­ romains, c'est que ce sont les seuls que l'on connaisse vraiment d'après les manuscrits en langue gaélique et d'après la statuaire gau­ loise postérieurs à la conquête romaine, quand les Celtes se sont mis à imiter l'anthropomorphie et l'épigraphie des Méditerranéens. Alors, on est tenté d'aller plus loin à travers ces personnages divins porteurs de "surnoms" caractérisant la fonction sous laquelle on les (1) Sur ces différentes appellations, voir J. Markale, le Druidisme, Paris, éd. Payot, 1985- 1992, ainsi que le Nouveau dictionnaire de Mythologie celtique, Paris, éd. Pygmalion, 1999. évoque et de découvrir ce qu'est devenue, dans la mémoire popu­ laire, celle de la Gaule, puis de la France en particulier, leur image à travers les siècles. Nous sommes partis d'Héraklès, qui recouvre le personnage complexe de Teutatès-Sucellos, perpétué en tant que Dagda porteur d'une massue à la valeur ambiguë dans la tradition irlandaise, mais pourquoi seuls les Irlandais auraient-ils perpétué le personnage ? Il existe aussi une tradition gauloise sous-jacente, souvent méconnue, toujours méprisée, mais qui réapparaît parfois sans qu'on s'y attende dans des œuvres littéraires. Cela a été le cas au XVJe siècle, lorsqu'on s'efforçait de ratta-· cher les Français à une lignée divine (comme Ronsard dans sa fameuse mais néanmoins fameuse et illisible épopée de la Franciade, trop intellectuelle et trop pédante pour être prise au sérieux !). Les Bretons de l'île de Bretagne avaient fait de même au XIIe siècle, par l'intermédiaire du clerc gallois Geoffroy de Monmouth, répandant du même coup la légende arthurienne sur toute l'Europe. Mais c'est tout à l'honneur de François Rabelais d'avoir déterré le personnage d'Héraklès-Teutatès-Dagda et d'en avoir fait un héros universel. Car ce personnage divin, gigantesque, redoutable et généreux à la fois, dévastateur et créateur, doué d'un appétit d'ogre mais fondateur éminent et roi pacifique, c'est Gargantua. Car Gargantua n'est pas un personnage inventé par Rabelais, pas plus que son fils Pantagruel, d'ailleurs. Rabelais était un fin lettré, nourri de lettres latines et grecques, mais il était bien davan­ tage pénétré par les traditions populaires orales qui circulaient dans les campagnes à son époque, ce qu'on appelle actuellement le folk­ lore, mot malheureusement trop déprécié et qui ne rend plus compte de l'importance considérable de cet apport. En réalité, Gargantua n'est même pas un apport, mais la résurgence d'un mythe fondamental dont, dans son délire de vouloir à tout prix res­ susciter une tradition mythologique française évidemment inexis­ tante, puisque la France n'est qu'un État et non une Nation, Henri Dontenville s'est efforcé de mettre en lumière la puissance et la gloire. Gargantua, personnage en apparence grotesque, n'est autre que ce héros venu d'ailleurs pour nous enseigner qu'il n'est rien de si beau, comme disait Jean-Jacques Rousseau, que ce qui n'existe pas. Autrement dit, Gargantua incarne l'image d'un «créateuD> débarrassé de tous les dogmes et vierge de toutes les idéologies qui ont conduit le monde à de criminelles turbulences. Gargantua est en effet le dieu-géant, à la fois bénéfique et malé­ fique, qui préside à la naissance d'une civilisation (et non pas d'une race) et enseigne les chemins qu'il convient de suivre pour parvenir à un épanouissement. Rabelais, qui l'a donc récupéré dans les contes populaires oraux, a donné de son nom une interprétation qui cor­ respond à ce qu'il voulait mettre en évidence dans le personnage, son appétit démesuré, mais au second degré sa soif de connaissances. Il déclare sérieusement que Grandgousier, le père, s'extasie devant la voracité de son fils et s'exclame : " Que grand tu as ! " (sous-entendu le gosier), ce qui, une fois déformé, conduit à Gargantua. Plaisanterie rabelaisienne parmi beaucoup d'autres ... Évidemment, cette étymo­ logie fantaisiste n'a convaincu personne, et les commentateurs, partant du nom de son père Grandgousier (= grand gosier) ne se sont pas fait faute d'y voir un dérivé du latin gurges, la " gorge". C'est oublier que Gargantua est un nom gaulois, parfaitement repérable dans des appellations comme le Mont Gargan (Corrèze) et le Monte Gargano italien. On le retrouve aussi au XIIe siècle dans l' Historia Regum Britanniae du clerc gallois Geoffroy de Monmouth dans le personnage du géant Gurgunt, devenu Gurgan dans l'adaptation française qu'en a faite le clerc normand Robert Wace. Ce nom n'a rien de latin mais doit en principe se référer à une racine celtique. Or cette racine est le terme gaulois cambo, qui veut dire "courbe", reconnaissable dans de nombreux noms de lieu comme Le Chambon, qui en est l'évolution normale, ou encore Chambord et Combrit qui en sont des dérivés (cambo-ritum, "le gué sur la courbe"). Elle a donné l'adjectif breton cam, qui veut dire également courbe. Et c'est précisément le breton-armoricain qui nous permet de comprendre le véritable sens du nom de Gargantua. Le premier terme composant Gargan-Gargantua est en effet d'origine gauloise: c'est garo devenu gar en breton, mais qui a donné les mots français "jarret" et ses dérivés "jarretière", "jarretelle" ainsi que l'anglais garter. Et, ce qui ne peut être une coïncidence, un conte populaire en dialecte vannerais fait intervenir un étrange Gergan qui attaque ses ennemis en leur jetant du sel (1), rôle dévolu au personnage de Pancagruel que Rabelais a également tiré de la tradition médiévale pour en faire le fils de Gargantua. Car Gargantua est littéralement "la jambe courbe", comme sa mère Gargamelle. Ce n'est ni plus ni moins que le dieu boiteux de la mythologie indo-européenne, Hephaïstos chez les Grecs, Vulcain chez les Romains, manieur de marteau, maître du feu terrestre, dépositaire des secrets enfouis dans les profondeurs. La tare dont il est affligé n'est pas une faiblesse, elle dénote au contraire sa puis­ sance, exactement comme celle du dieu germano-scandinave Odhin-Wotan qui est borgne mais voyant, c'est à dire visionnaire. Et ce Gargantua "à la jambe courbe" a laissé quelques traces dans l'ima­ ginaire collectif, puisqu'il est devenu l'Ogre des contes de fées, certes géant dévoreur de "chair fraîche", mais qui, grâce à ses bottes« de sept lieues » démontre la puissance de ses jambes en franchissant d'un coup des distances énormes. C'est donc Gargantua - ou du moins le personnage divin gigantesque qui se cache derrière - qui, sous le nom d'Héraklès, d'après Diodore de Sicile, aurait fondé Alésia. Cette affirmation, car c'en est une, a certes de quoi surprendre et n'est guère dans le ton des manuels scolaires. Alésia évoque surtout la défaite gauloise devant la puissance romaine, voire la fin de la civilisation celtique devant la suprématie latine. Alésia évoque également la reddition de Vercingétorix. Mais cette reddition, si l'on étudie attentivement la façon dont elle s'est déroulée, ressemble davantage à un rituel par lequel le chef gaulois, tout en se sacrifiant, tente de subjuguer magi­ quement son vainqueur. En effet, il se sacrifie en tant que chef, (1) J. Markale, la Tradition celtique m Bretagne armoricaine, Paris, Pyot, l ')84,pp. 25-26. appliquant ainsi un adage celtique qu'on trouve dans un récit gallois, Branwen fille de Llyr, lorsque le héros Brân Vendigeit, un géant, se couche au-dessus d'un estuaire pour faire passer ses troupes sur son corps en disant : "que celui qui est chef soit pont" (1). Vercingétorix, en tentant de sauver ses hommes, fait le pontet prend ainsi, symboliquement, une dimension gigantesque. De plus, par les gestes qu'il accomplit, tournant autour de César avant de déposer ses armes, il opère une action rituelle de magie pure digne de ces géants de la mythologie universelle, doués de pouvoirs surhumains et quasi divins. Alors, Vercingétorix serait Héraklès-Gargantua ? N'allons pas jusque-là, mais constatons qu'Alésia est un lieu privi­ légié pour évoquer des héros hors du commun. On ne sait peut-être pas où situer !'Alésia de César et de Vercingétorix, mais une certitude s'impose : il s'agit d'un de ces lieux sacrés que la mémoire des hommes a toujours peuplé de dieux et de héros. (1) Seconde partie du Mabinogi gallois. Brin le Béni a bien des points communs avec D agda et avec Gargantua, non seulement parce que c'est un géant, mais parce qu'il a pleinement conscience de ses responsabilités de chef. Voir J. Markale, !'Epopée celtique en Bretagne, Paris, Payot, 1985, pp. 42-53. .9Lrmagli & 'Emain 'Jv(_acfia (Irlande du Nord, comté d'Armagh) L e comté d'Armagh est au sud du Lough Neagh, le plus grand lac des îles Britanniques. La légende raconte qu'autrefois, sous l'étendue monotone des eaux du lac, il y avait une belle plaine. Ecca, fils du roi de Munster, tomba amoureux de la femme de son père et s'enfuit avec elle. Sur les bords de la Boyne, le dieu Oengus, qui les rencontre, leur donne un cheval magique en leur conseillant de ne jamais le laisser au repos, sinon ils s'exposeraient à une mort cer­ taine. Ecca s'établit dans la plaine où est aujourd'hui le lac Neagh. Mais il oublie de maintenir le cheval au pas: celui-ci s'arrête et une fontaine jaillit entre ses pattes. Ecca fait construire une maison autour de la fontaine et établit sa forteresse à côté pour mieux la sur­ veiller, et il charge une femme de garder la porte de la fontaine, celle-ci ne devant être ouverte que lorsque les gens viendraient cher­ cher de l'eau. Or, un jour, la femme oublie de fermer la porte, la fontaine déborde, l'eau envahit la plaine et tout le monde est noyé sauf Libane, la fille d'Ecca. Cette Libane vit un an "dans une chambre sous le lac", puis elle prend la forme d'un saumon, en conservant sa tête de femme, et nage pendant trois cents ans. Alors, elle est pêchée par saint Congall qui la baptise et lui donne le nom de Muirgen ("Née de la Mer"). Et elle meurt aussitôt. Cette légende rappelle étrangement celle de la ville d'Is, engloutie également par la faute d'une femme, Dahud, qui, dit-on, continue à vivre dans les eaux sous forme d'une sirène. Armagh est au centre de la vie religieuse irlandaise C'est là qu'au Ve siècle, saint Patrick fonda la première église d'Irlande, et bien qu'appartenant à l'lrlande du Nord protestante, Armagh est encore aujourd'hui le siège de l'archevêque catholique, primat de toute l'lrlande. Mais ce n'est pas sans raison que le premier évangé­ lisateur des Gaëls avait choisi ce lieu, car il se trouvait à peu de dis­ tance d'Emain Macha, la capitale du puissant peuple des Ulates. La fondation d'Emain Macha est légendaire. Un jour, la déesse Macha, que la tradition galloise nomme Rhiannon ("la Grande Reine") et qu'on retrouve dans la statuaire gallo-romaine sous le nom d'Épona, fut obligée par le roi d'Ulster à faire une course contre les chevaux du roi. Macha était enceinte. Elle gagna la course, mais donna nais­ sance à deux jumeaux, d'où le nom d'Emain Macha, les "Jumeaux de Macha". Et par vengeance, Macha lança une malédiction sur les Ulates : tous les ans, les hommes subiraient pendant neuf jours les douleurs de l'enfantement. Seul le héros Cûchulainn échappa à cette malédiction fort gênante pour les Ulates, car leurs ennemis profitaient toujours de cette "neuvaine" pour les attaquer impunément C'est à 3 km à l'ouest d'Armagh qu'on peut voir les vestiges de cette antique forte­ resse que les Anglais appellent Navan Fort et les Irlandais Emania. On y remarque en particulier une large enceinte circulaire doublée d'un fossé intérieur, contenant une grande motte où étaient sans doute enterrés les rois d'Ulster, et un autre tumulus entouré d'un fossé et d'un remblai. Mais comment ne pas évoquer. dans ce site aujourd'hui désolé, les descriptions fantastiques que nous ont laissées les anciens poètes. Au temps du légendaire roi Conchonbar (Conor), la forteresse était somptueuse, et l'on y recevait les hôtes dans des festins magnifiques, ce qui n'allait pas sans ivresse ou querelles. D'ailleurs, les grands per­ sonnages avaient l'habitude de s'y disputer le "morceau du héros", c'est-à-dire le morceau le plus honorable d'un rôti, honneur réservé

Author Jean Markale Isbn 9782844450777 File size 6.2MB Year 1999 Pages 267 Language French File format PDF Category History Book Description: FacebookTwitterGoogle+TumblrDiggMySpaceShare C’est un voyage àtravers les plus remarquables de ces sites que propose ici l’auteur : on y retrouve des descriptioons détaillées ainsi que des reflexions et des commentaires sur les lieux chargés d’histoire, de légendes et parfois de magie. Ainsi le lecteur se trouve au cœur même de ce qui a constitué la civilisation des peuples celtes, à travers des sites comme Alésia, En,tremont, Locronan, Loctudy et bien entendu tous les hauts-lieux de la Bretagne armoricaine, de la Grande-Bretagne et de l’Irlande.     Download (6.2MB) Le sacrifice dans la tradition celtique Handbook Of Terminology: Volume 1 Les peuples fondateurs à l’origine de la Gaule La Question du lieu en poésie, du surréalisme jusqu’à nos jours (Faux Titre 272) Cours et supports: l’art de préparer sa classe Load more posts

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