Jean-Pierre Chevènement, “La France est-elle finie ?” by Jean-Pierre Chevènement


00421843_medium.jpg Author Jean-Pierre Chevènement
Isbn 9782213654454
File size 18.8MB
Year 2011
Pages 320
Language French
File format PDF
Category politics and sociology



 

LA FRANCE EST-ELLE FINIE ? Du uÊm L'Énarcbie oa 1967. les AUTEUR nandarins de k société bourgeoise,La Table ronde, Socialisme ou Socialrnédiocratie, Le Seuil, 1969. (Ces deux ouvrages, en collaboration, sous le pseudonyme collectif deJacques Mandrin.) Le uieux, la crise, le neaf, Flammarion, L972. Les socialistes, les cornrnunistes et les autres, Aubier-Montaigne, 1977. App ren dre p our e n trep ren dre, Hachette, 1 985. Le Pari sur f intelligence, Flammarion,1985. U ne certaine idée de la Répub lique m' am ène à. . ., Albin Michel, 1992. Le Temps des citoyens, Le Rocher, 1993. Le aert et le noir : intégrisme, pétrole, dollar, Grasset, 1995. France-Allernagne, parlons franc,Plon, 1996. Le Bêtisier de Maastricht, fuléa,1997 . La République contre les bien-p ensants, Plon, 1999. La République prend le rnaquis, Mille et une nüts, 200L. Le Courage de décider,Robert Laffont,2002. D éfi s rép ub licain s, F ayard, 2004. La Faute de M. Monnet : la République et l'Europe,Fayard,2006. Jean-Pierre Chevènement LaFrance est-elle finie Fayard ? Couverture Atelier Didier Thimonier Photo @ Photononstop ISBN : 978-2-211 -65445 -4 @ Librairie Anhème Fayard,20lL dépôt légal : janvier 201 1. INTRODUCTION Cycles et uisions La France qui, il y a un demi-siècle, nourrissait encore des rêves de grandeur avec le général de Gaulle, ou même, il y a trois décennies, l'ambition de << changer la vie >> avec François Mitterrand, apparût aujourd'hui comme un pays sans avenir, désespérant pour sa jeunesse. L'essentiel se passe ailleurs. La France serait-elle sortie de l'Histoire sans s'en apercevoir ? Quelle est l'énigme de cet effacement ? Pour avoir participé à la vie politique de notre pays au premier rang depuis quarante ans, ie sais qu'il ne sera pas possible de réinventer l'avenir de notre peuple sans l'avoir éclaircie. L'Histoire, selon l'idée que je m'en fais, procède, comme l'économie, par cycles longs. En économie, on parle des << cycles de Kondratieff >>, du nom d'un économiste russe qui a mis au jour les fluctuations de longue période du capitalisme. Sur leurs raisons, les avis divergent : apparition de nouvelles industries, crises de régulation, etc. En politique aussi, il y a des cycles, certains connectés à l'économie: ainsi le cycle du New Deal de F.D. Roosevelt, inséparable de la crise des années 1930 et de la conquête par les États-Unis de l'hégémonie à trâvers la Deuxième Guerre mondiale. Ce cycle, nourri de la pensée de John Maynard Keynes, s'est prolongé jusqu'aux années 1970. Ainsi encore le cyde du néo-libéralisme qü, né de l'essoufflement du cycle précédent, en a pris le relais, au début 7 La France est-elle finie ? des années 1980, avec l'élection de Margaret Thatcher en Grande-Bretâgne, et de Ronald Reagan aux États-Unis. Ce deuxième cycle puise dans la pensée économique de Milton Friedman et de l'École de Chicago. Il culmine avec la chute de l'Union soviétique en 1991. Il est au fondement du capitalisme financier globalisé. Parvenue au pouvoir en 1981, la gauche française a rencontré le néoJibéralisme. Il y a aussi d'autres périodes historiques qui chevauchent les précédents cycles et qui, à l'échelle d'un pays, traduisent la vision d'un homme supérieur, elle-même souvent enracinée dans la sensibilité d'une génération : ainsi en va-t-il pour Charles de Gaulle et pour François Mitterrand, les deux hommes d'Etat français qui, selon moi, ont marqué le dernier siècle. Charles de Gaulle, né en 1890, vingt ans après la défaite de 1871, portait le patriotisme incandescent d'une France qui ne s'avouait pas vaincue. Dans le plus grand désastre que la France ut jamais connu, il a trouvé la force de faire appel au tribunal de l'Histoire. Sur cette base, il a pu remettre la France dans le camp des vainqueurs et rebâtir l'État. La suite ne lui a pas appartenu. François Mitterrand, né en L916, année de la bataille de Verdun, au plus fort de l'hécatombe des tranchées, a vécu, lui aussi, l'effondrement de la France en 1940. Il a voulu la dépasser par l'Europe: <> Cet aphorisme pouvait se lire à l'envers : << La France est notre passé, l'Europe sera notre patrie. >> Et c'est ainsi que beaucoup l'ont compris. Ce fut ce que j'appelle le « pari pascalien >> de François Mitterrand sur l'unité de l'<< Europe >> et sur un << au-delà des nations >>. Cette relégation de la nation au second plan a corncidé avec le ralliement de la gauche française au néo-libéralisme, inscrit dans les traités européens de Luxembourgl (1985) et de Maastricht (1991). Était-ce un hasard ? La suite non plus n'a pas appartenu à François 1. Appelé aussi << Acte unique >>. 8 INTRODUCTION Mitterrand, bien qu'elle ait été, de mon point de vue, largement prévisible. Ni la vision de Charles de Gaulle ni celle de François Mitterrand n'ont fait vivre leurs rêves. De Gaulle, en mai 1968, a rencontré l'incompréhension de la ieunesse, et l'idée de la France qui l'animait s'est perdue - proüsoirement peut-être au fil du temps. François Mitterrand était sans doute sincèrement << européen >> au sens où l'étaient les hommes de sa génération, marqués par Ie désastre de deux guerres mondiales. << Plus jamais ça ! » signifiait pour lui : plus jamais ces affrontements de peuple à peuple, et d'abord entre la France et l'Allemâgne. Il avait raison de vouloir les associer dans une ceuvre commune. La contradiction intime et pas forcément dialectique de François Mitterrand a été d'avoir voulu faire de l'Europe un mythe de substitution au projet de transformation sociale qui l'avait porté âu pouvoir en 1981, mais cela en épousant le néo-libéralisme alors triomphant, avec les résultats que l'on voit aujourd'hui, contraires aux aspirations initialement suscitées. L'Europe telle qu'elle a été présentée à l'opinion au moment du référendum sur le traité de Maastrichtr n'a pas été au rendez-vous. Bien loin de servir de contrepoids au néolibéralisme anglo-saxon, cette Europe lui a servi de cheval de Troie sur le continent. Ce qu'on ne dit pas, c'est qu'elle a été conçue pour cela. Le texte des traités en fait foi. Leur relecture est consternante. Là est la faute originelle. Contrairement à ce qu'a écrit Jacques Julliard2, il n'y a pas eu « forfaiture >> de l'Europe, parce que les traités de Luxembourg et de Maastricht installaient sur notre continent la déréglementation, qui est l'essence même du néo-libéralisme. François Mitterrand ne l'a peut-être pas d'emblée mesuré: il lui fallait, en mars 1983, un accord avec Kohl (mais surtout avec l'establishment àPads). 11 ,'y avait alors personne d'autre à la Chancellerie. Comme Konrad Adenauer le déplorait déjà : « Les 1. Cf. Jean-Pierre Chevènement, Le Bêtisier 2. Libération, 18 janvier 2010. 9 de Maastricbt, Ltléa, 1997 La France est-elle finie ? hommes sont ce qu'ils sont et il n'y en a pas d'autres. François Mitterrand avait l'habitude de << donner du temps au temps >>. Le temps a passé. Nous avons récolté le néo-libéralisme, certes aujourd'hui en crise, et une Europe gerlnano-centrée. Ce n'est probablement pâs ce que voulait François Mitterrand. Il est vrai que ce n'est peut-être pas la fin de l'Histoire. Jamais autant qu'aujourd'hui nous n'aurions eu besoin d'une France assurée d'elle-même, capable de faire contrepoids à l'Allemagne dans l'intérêt de l'Europe et de l'Allemagne ellemême. La France manque. Helmut Schmidt disait en plaisantant: « Quand un homme >> politique prétend avoir une vision, je lui recommande d'aller voir un psychiatre. >> Tel n'est pas mon aüs. En France tout au moins, le peuple, parce qu'il se définit comme un peuple de citoyens, a besoin de pouvoir se projeter dans l'avenir. Et c'est bien cette üsion qui lui f.ait tant défaut aujourd'hui. Les nations émergentes - Chine, Inde, Brésil, Vietnam, etc. - ou réémergentes - Russie - ont confiance en elles. C'est cette confiance qui porte leur élan. Les États-Unis, avec Obama comme avec Bush, croient en leur « destinée manifeste rr. Qrr.l contraste avec la France et plus généralement les nations européennes, recroquevillées sur elles-mêmes ! Avec une exception, cependant: l'Allemagne, hier brisée et qui, pour cela, s'est rétablie. À la vision gaullienne, il a manqué une pédagogie. La croissance ne faisait pas rêver, la « participation >> non plus. Et en Europe, quelle perspective concrète ouvraient le traité d'amitié franco-allemand de 196) oula politique de « détente, d'entente et de coopération >> avec I'URSS proclamée en 7966 ? Rien qü ne fût à très long terme. Quant à la contestation de l'Empire américain, elle avait ses limites, et c'était bien ainsi. La üsion mitterrandienne n'a pas duré beaucoup plus longtemps que la vision gaullienne: elle a difficilement passé le cap du référendum sur le traité de Maastricht, en L992, et François Mitterrand n'a pas davantage vu l'entrée en ügueur de la monnaie unique qu'il n'en a imaginé les actuels soubresauts. Il est 10 INTRODUCTION vrai gue, pour notre pays, l'Europe est d'abord un constat: la France ne peut pas être ailleurs que là où elle est sur la carte, c'està-dire en Europe. Mais l'Europe en soi n'est pas un projet au sens où pouvait l'être l'<< Europe européenne >>, c'est-à-dire indépen- dante, du général de Gaulle. L'Europe en soi est une << entéléchiel>>: François Mitterrand, lui, a toujours été assez habile pour ne pas donner un contenu précis à l'Europe qu'il invoquait. Au fond, nous aurions besoin des deux üsions, l'une nationale, l'autre européenne, mais l'addition des deux ne fait pas un projet politique: une France forte pour une autre Europe ne nous dit pas encore quelle Europe il faudrait faire pour ne pas être écrasé par la « Chinamérique >>, l'alliance objective mais conflicnrelle de l'hyperpuissance d'hier et de la superpuissance de demain. La gauche française croyait en 1981, tel Christophe Colomb, découvrir les Indes (le socialisme). Elle a découvert l'Amérique (le néo-libéralisme). Le mirage européen lui a fait perdre de vue le peuple français. Elle n'est guère armée pour comprendre le monde qui üent. I1 lui faudrait d'abord décrypter sa propre histoire pour pouvoir en inventer une autre. De même, la droite qui, depuis la mort du général de Gaulle, s'est progressivement détournée de la nation, ne s'est pas encore avisée que l'identité est seulement ce qui reste quand on a abandonné la souveraineté. C'est à l'inventaire lucide de ces quarante dernières années que je voudrais contribuer. Certes, jamais le mot << inventaire >> ne fut plus galvaudé, pour n'avoir, en fait, jamais été véritablement exercé. Je livrerai ici ma << part de vérité >>. Pour avoir mis en garde le parti que j'ai contribué à recréer en L971, au congrès d'Épi nay, contre les impasses et dérives du néoJibéralisme et contre les illusions de l'européisme, je m'y sens plus qu'un droit : une sorte de devoir moral. Comment la gauche française a-t-elle pu 1. Entéléchie: concept aristotélicien dont se gaussait Rabelais, décrivant une réalité virtuelle.Jacques Delors, pourtant expert en scolastique, préférait parler d'OPNI (objet politique non identifié). 11 La France est-elle finie ? passer du « programme coflrmun » au libéralisme, ou, si I'on préfère, au social-libéralisme, entraînant derrière elle une droite trop heureuse de pouvoir épouser la mondialisation financière et célébrer en toute quiétude, après la parenthèse du gaullisme, ses retrouvailles avec l'Argent ? Comment tant d'hommes, dont je ne puis suspecter l'honnêteté, ont-ils pu opérer pareille conversion ? Par quel sortilège ? Cette enigme doit être résolue. Pour inventer l'avenir, il faut rendre le passé lisible. Et pour cela, il n'est pas besoin de parler plusieurs langages: l'un au monde du travail, l'autre à la France, un troisième au reste de la planète. Il suffit de parler vrai. Ce liwe s'efforce de répondre à une question que, jusqu'à une date récente, je ne m'étais jamais posee: la France est-elle finie 7 Il peut se lire comme une plongée spéléologique dans les événements, les souffrances et les mythes du dernier siècle qui, peu à peu, ont amené la France à douter d'elle-même. En creusant toujours plus profond dans notre histoire, j'ai cherché à la réécrire à la lumière des faits pour y trouver une cohérence qü donne à la France I'envie de la continuer. Ce livre ne confronte pas seulement deux visions et deux paris, l'un sur l'Europe, l'autre sur la France. Il est aussi une méditation sur la relation de la France à l'Allemagne, tant le sort de nos deux pays me parût lié: ou bien l'un et l'autre se résignent à sortir de l'Histoire, ou bien, dans un contexte radicalement nouveau, ils parviennent ensemble à lü donner sens pour la poursuivre. Naturellement, à une si lancinante question (la France estelle finie ?), ce livre esquisse des réponses. À l'âg" auquel je süs parvenu, je sais que l'Histoire est permanente réécriture. << La postérité, cette catin >>, disait Danton. Tout s'oublie, tout s'efface si nous nous y résignons. Ce n'est que pour éclairer l'avenir que j'ai découvert des gouffres. À l'heure où vacillent les mythes qü l'ont égarée,la France doit recouvrer sa voix, celle de la République, indissociable de sa propre grandeur. C}IAPITRE PREMIER r97 r-198) La gaucbe perd la bataille qu'elle n'a pas liurée La gauche française a perdu au début des années quatrevingt une bataille pour laquelle elle s'était préparée, mais qu'elle n'a pas livrée. Elle s'est ainsi fondue dans une épaisse absence. Pourtant, tout semblait avoir bien commencé: au sortir d'une décennie de joyeuse contestation - les années soixante le Parti socialiste avut fut sa révolutio.;;;;grè;Éô; (juin 1971), et la gauche française s'était unie (1972). Elle avait pris de bonnes résolutions. J'en sais quelque chose: j'étais sa plume à uavers les deux prograrnmes du Parti socialiste que François Mitterrand m'avait chargé de rédiger : Changer la uie en L972,le Projet socialiste en 1979. Épinay, con tradiction motrice À vrai dire, la majorité d'Épinay, était, dès le départ, entre le Ceresr, les << Bouches-du-Nord2 >> et François Mitterrand, à la fois animée et minée de projets contradictoires. j'u 1. Ceres: Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste, que cræ, officiellement en janüer L966 avec Georges Sarre, alors président de t3 Ia France est-elle finie ? Gaston Defferrel et Pierre Maurof prenaient leur revanche sur Guy Mollet. Épinay était pour le premier le moyen de sortir de la minorité perpétuelle où le secrétaire général de la SFIO l'avait encagé. Le second, en évinçant son rival d'hier à la tête du parti, Alain Savary, et en prenant, à Lille, la relève d'Augustin Laurent, pouvait enfin aspirer aux premiers rôles : la direction du parti d'abord et, dès que possible, la mairie de Lille (mars L973). Cette agrégation de forces était soudée par l'antimolletisme, mais c'est François Mitterrând, de l'extérieur, qui lui donna une cohésion qu'elle n'avait pas en elle-même. Seul un homme qui ne venait pas de la gauche pouvait faire l'union de la gauche. Il y fallait de la distance, et François Mitterrand en avait. 17 y fallait aussi une certaine empathie à l'égard des hommes : ses goûts littéraires comme son expérience de la captivité et de la Résistance l'avaient préparé à trouver le contact avec chacun. Certes, François Mitterrand charriait déjà derrière lui une bonne dose d'animosités, chez les anciens du PSU notamment. Il les ignorait pour mieux les combattre. II avait surtout un sens aigu de l'amitié, qui transcendait les opinions politiques. Il s'était ainsi constitué un réseau de fidèles à toute épreuve. Enfin, seul capable d'avoir une vue longue, c'està-dire un projet dont il était le centre, François Mitterrand s'est montré un admirable rassembleur. Les << Bouches-du-Nord >> étaient censées être la << droite >> du parti. Cela tenait à leur pragmatisme : Gaston Defferre et Pierre Mauroy, peu portés sur la théorie, avaient bien imprudemment laissé à Guy Mollet le soin d'instrumenter l'Association des postiers socialistes, Didier Motchane, qui dirigea les nombreuses re'nrres du mouvement : Frontière, Repères, Non ! etc., et Alain Gomez, qui, à partir de 1969, fit carrière dans l'industrie. Laboratoire de recherches au départ, le Ceres était devenu la gauche du PS. 2. (dela page 13) Contraction des deux fédérations socialistes des Bouchesdu-Rhône et du Nord, les plus puissantes en nombre. 1. Maire de Marseille et (< patron >> des Bouches-du-Rhône. 2. Secrétaire général adjoint de la SFIO. 14 LA GAUCTIE PERD LA BATAILLE QU'ELLE N'A PAS LIVRÉE la << doctrine >> socialistel. Gaston rêgnait en maître sur Marseille et la Provence, en alliance avec le centre. Il incarnait la légitimité de la Résistance, mais aussi un esprit d'ouverture quant à l'évolution vers I'indépendance des anciens pays colonisés. La situation de Pierre Mauroy était plus complexe : il était à la fois le secrétaire gênétal adjoint de la SFIO, derrière Guy Mollet, et le dauphin purarif d'Augustin Laurent à la mairie de Lille. Mais celui -ci était aussi le principal soutien de Guy Mollet dans le parti : il lui apportait systématiquement, depuis 1946,Ies mandats de la puissante fédération du Nord. En fait, les << Bouches-du-Nord >>, en I97I, ne se distinguaient guère du reste du parti que pâr un anticommunisme un peu plus affirmé, qui couvrait souvent des alliances électorales locales avec la droite non gaulliste. Mais, sur l'essentiel, elles pfftagearent avec le reste de la SFIO le même corpus idéologique: fidélité aux valeurs républicaines et d'abord à la laïcité, attachement aux conquêtes sociales du mouvement ouvrier, rejet fondateur du communisme, d'où découlait un adantisme prononcé, réserve à l'égard de la nation , héitage de l'internationalisme d'avant L974, du pacifisme de l'entre-deux-guerres et de l'antigaullisme de la IV'République, étrangement mêlé à des bouffées de nationalisme colonial, manifestations d'un européocentrisme rémanent. Tel étart le génome de la SFIO, présent dans toutes les tendances et dont la suite allait montrer qu'il n'était pas facile à modifier, fût-ce par une tentative hardie de manipulation génétique, à quoi peut se résumer l'entreprise du Ceres. Celü-ci, avec 8,5 % des mandats, détenait entre les deux coalitions rivales (46 % et 45 yo chacune) la clé du congrès d'Épnaf .Enla faisant tourner dans le sens d'un programme l. Socialisme ou social-médiocratie, éditions du Seuil, coll. << Combats >>, 1969, par Jacques Mandrin, pseudonyme collectif de Didier Motchane, Alain Gomez et Jean-Pierre Chevènement. 2. Cf.. Défis republicains, Fayard, chapitre L, 15 << Épinay >>, p. 23-46. La France est-elle finie ? commun avec le Parti communiste, il ouvrait tout le champ des possibles. Le Ceres, tirant parti de l'équation, jouait en effet en dynamique. Avec I'union de la gauche sur un programme commun, il créait le mythe d'un << socialisme à la fuançaise >> que, bien üte, il décrivit comme << autogestionnaire >> pour le distinguer du socialisme << de caserne >> des communistes. Son projet, en fait, était moins de réduire le PCF que de le devancer en construisant, avec I'ardente jeunesse issue de Mai, un parti structuré par une idéologie baroque en apparence, mais accordée à I'esprit du temps: une sorte de gaullo-marxisme. Un désir de justice nous avait fait choisir l'enracinement dans le paléomarxisme d'une SFIO moribonde. Nous aüons pat ailleurs, par ce détour original, la volonté de << survivre à de Gaulle >>. Nous voulions relever ensemble et la gauche, et la France. Nous avions lu nos classiques, et d'abord le discours de Blum au congrès de Tours, auquel Annie Kriegel avait consacré une savante étude, et les prophètes de l'austro-marxisme ou de la social-démocratie allemande, Kautsky, Bebel, Otto Bauer, sans oublier bien sûir l'Histoire socialiste de la Réuolution française de Jean Jaurès. Notre projet était tout simple: renverser le cours de l'Histoire en rapatriant, au cceur même du système capitaliste, une impulsion transformatrice dévoyée par l'exotisme d'une révolution russe périphérique. C'était, d'une certaine manière, remettre Marx debout. C'était prendre le contrepied de tous ceux qui, avec Gramsci, dans les années vingt, avaient acclamé << la Révolution contre Le Capital >>. Dans son æuvre maîtresse, Karl Marx f.usait procéder le socialisme des contradictions du capitalisme pârvenu à son stade supérieur de développement. Lénine, en faisant la révolution dans un pays << arci&é>>, avait renversé la perspective marxiste orthodoxe. On avait vu ensuite en URSS le résultat de Marx marchant sur sâ tête. Il fal).ait, selon nous, le remettre d'aplomb pour revenir aux sources de sa pensée : le socialisme ne pouvait naître qu'au cæur du système par un dépassement démocratique du capitalisme avancé. C'était ce que les grands leaders t6 LA GAUCIIE PERD LA BATAILLE QU'ELLE N'A PAS LIVRÉE - Kautsky, Blum - avaient théorisé en résistant au diktat de la III' Internationale. Ce retour aux sources du marxisme nous rapprochait curieusement de la théorie en vogue au sein du PCF depuis §üaldeck-Rochet, celle du << capitalisme monopoliste d'État>>: elle était le fondement de l'idée d'une transition progressive et pacifique d'un capitalisme déjà fortement étatisé au socialisme. Sans doute, dans les années quatre-vingt du siècle dernier, le cceur du système n'était-il plus l'Europe, mais les États-Unis. Un renversement de la logique dominante en Europe aurait néanmoins été une rupture proche et presque centrale, en tout cas de nâture à changer la donne à l'échelle mondiale. François Mitterrand n'envisageait éüdemment pâs une telle rupture, bien que le mot ne lui fît pas peur. Simplement, il ne croyait pas possible de ramener le centre de gravité du monde là où il était cinquante ans aupatavant: en Europe ! Et nous-mêmes, étions-nous réformistes ou révolutionnaires ? Les deux, bien entendu, en fidèles lecteurs d'André Gorz, qui prônait en 7966, si je me souüens bien, un << réformisme révolutionnaire >>. En fait, nous tenions une position de repli : celle d'un gaullisme social, au fond acquis aux institutions de la V'République, dès lors qu'elles servaient le grand dessein de l'indépendance nationale (et donc potentiellement européenne) garanti parlajustice sociale. Une forte dose de modernisme industrialiste et un zeste d'esprit soixante-huitard complétaient ce breuvage idéologique, indispensable dans le paquetage du parfait militant de ces années-là. Que voulions-nous, en fait ? Jeunes gens, nous avions tiré sans regret un trait sous le dernier chapitre de l'Empire l'Algérie française -, car nous voulions continuer la France, la remettre sur ses pieds après la parenthèse d'exception qu'avait ouverte, en 1940,1e général de Gaulle, et qui bientôt allait se refermer: le grand homme avait soixante-quinze ans en 1965. Tel était le projet du Ceres, esquissé dans les derniers soubresauts et au lendemain de la guerre d'Algérie, et porté par ceux socialistes du début du siècle t7 La France est-elle finie ? qu'on appelait ironiquement ses « chefs historiques >>, Didier Motchane, Alain Gomez, Georges Sarre, devenu premier secrétaire delaf.éd&ation socialiste de Paris en L969, et Pierre Guidoni, homme aux multiples talents qui nous avait très vite rejoints. Si paradoxal que cela pût paraître, I'union de la gauche devait, à nos yeux, permettre à la France d'écrire à la première personne une nouvelle page de son histoire. Nous ferions ainsi oublier l'incapacité qui avut été celle du Front populaire à rassembler le pays à l'heure du plus grand péril. De Gaulle avait sauvé la France en 1940. Il l'avait remise debout en L944-45. Il avait restauré l'État en 1958. Il avait redonné à notre pays les moyens d'une politique indépendante. Nulle æuvre humaine n'échappe à l'entropie. En rejetant l'épais manteau du conservatisme qü pesait sur ses épaules, nous voulions inventer un socialisme moderne, renouer avec le rêve de la République sociale, et cependant préserver l'acquis de la V'République, les institutions, I'indépendance de la politique étrangère, 7a dissuasion nucléaire. Ainsi la France, ayant changé de base, avecla gauche devenue majoritaire et la justice sociale pour boussole, pourrait néanmoins continuer à tenir la plume d'une Histoire qü serait la sienne. Nous comptions sur François Mitterrand pour que le « je >> du << pouvoir person- nel >> s'incamât dans le << nous » des citoyens. Didier Motchane théorisait le << mouvement d'en bas >> que, par le miracle du << centralisme dialectique r>, il canalisait vers les obiectifs définis par le << mouvement d'en haut >>, c'est-à-dire en fait par nousmêmes. Nous colorions ainsi de romantisme révolutionnaire une réa- lité plus prosatque: nous avions aidé François Mitterrand à devenir le patron d'un parti auquel il n'adhérait pas la veille. Cette idéologie syncrétique permettait aussi de capter les bouillonnements de la jeunesse et de lui imposer l'uniforme du << parti >>, sous l'écusson du Ceres. J'étais voué, au sein du secrétariat national, au programme et, bien sûr, dans mon esprit, à l'orientation politique. Un an après le congrès d'Épinay, c'était chose faite : le programme coflrmun était signé en 18 LAGAUCHE PERD LABATAILLE QU'ELLE N'A PAS LIVRÉE jün1972, dans Ia foulée du programme socialiste que i'avais poétiquement intitulé << Changer la vie >>. I1 allait faire se lever dans le pays la dynamique qui, neuf ans plus tard, conduirait à l'alternance. Ce faisant, nous servions aussi les desseins de François Mitterrand. Notre projet recoupait le sien. Jusqu'à un certain point... En L973, après mon élection comme député de Belfort, il me dit : << Si je vous suivais, nous aurions peut-être, la prochaine fois, 120 ou 150 députés, mais - écoutez-moi - nous n'aurions pas le pouvoir. Or, le pouvoir est la noblesse de la politique. Ceux-là qui nous assassinent aujourd'hui de leurs critiques acerbes viendraient nous manger dans la main tous les jours. >> Passer à trauers les gouttes Sur le fond, François Mitterrand voyait le Ceres avec une sympathie teintée d'inquiétude. Il prit d'ailleurs soin de m'en prévenir, en avril L979, avec un mélange d'affection, d'ironie et même d'honnêteté, qualité qu'on ne lui reconnaît pas souvent, car chacun préférait toujours entendre dans sa bouche la parde vérité qui lui convenait. << Entre nous, me dit-il, il n'y a qu'une seule différence: je ne pense pâs qu'aujourd'hui, à notre époque, la France püsse faire autre chose, hélas, que passer à travers les gouttes. >> Dans l'être complexe qu'était François Mitterrand, i.y avut beaucoup de parts qu'il juxtaposait, grâce à la capacité qu'il avait à se mettre à la place des autres et à les comprendre. Des concours bigarrés et quelquefois baroques qu'il avait su réunir, il faisait son miel. Au fond de lü, François Mitterrand pensait peut-être que la France était morte depüs 1940, et même avant. Cette idée, dont Régis Debray a formulé l'hypothèse récemmentr, ne m'avait jamais effleuré. Pour moi-même et pour mes amis, la France vivait, et 1. Cf. Charles de Gaulle, Les Grands Discours de guene, préface de Régis Debray, Perrin,2010. L9 La France est-elle finie ? d'abord à travers l'élan que nous étions en train de susciter. Et cet élan porterait loin, nous en étions convaincus. François Mitterrand s'accommodait du mythe et, par conséquent, des jeunes gens du Ceres pour lesquels il éprouvait une paternelle sympathie dans la mesure où le mythe lui paraissait utile à la construction d'un parti qui dépasserait et peut-être réduirait le PCF (il a exprimé cette idée dès 1972, devant le congrès de I'Internationale socialiste réuni à Vienne). Il aimait la jeunesse, le rêve, l'ambition, même collective. Il voyait bien les contradictions d'Épinay, mais comprenait spontanément qu'elles étaient aussi à la source de sa dynamique. Il ne croyait guère aux mythes que nous aüons forgés, mais il espérait s'en servir, comme du Ceres, d'ailleurs, auquel il devait son pouvoir mais dont il n'entendait pas rester prisonnier. Il nous le fit savoir dès la campagne présidentielle de L974, à l'élaboration de laquelle nous ne fûmes pas conviés. La plume fut confiée à Jacques Attali qui, dès janvier L974, avait remplacé Louis Gallois, secrétaire de la commission économique, comme conseiller du prince en la matière, et à Michel Rocard, qui rallierait bientôt le PS avec, derrière lui, un tronçon minoritaire du PSU : c'est à ce moment-là - en avril 1974 - qu'on vit apparaître ce qui n'était pas encore un programme de substitution : l'idée d'un <. franc fort >> accroché au mark. L'année suivante, François Mitterrand, au congrès de Pau (janvier 1974), mit le Ceres en minorité. Il m'avait amicalement prévenu huit jours avant: << Si vous dépassez 20 oA des mandats dans le parti, je vous mets dans la minorité. >> Nous en réunîmes plus de 25 %. C'en était trop ! Cette cure d'opposition allait durer quatre âns. * Naturellement, la victoire du néo-libéralisme, au début des années quatre-vingt, a beaucoup tenu à l'épuisement idéologique de ses adversaires, de I'URSS, mais aussi de la social20 LA GAUCTIE PERD LA BATAILLE QU'ELLE NTA PAS LIVRÉE démocratie traditionnelle. Affaissement de l'Union soviétique d'abord, sensible tout au long des << années Soljénitsyne » : curieusement, c'est au moment où le totalitarisme devenu cacochyme avait cessé d'exercer son effet de terreur qu'il ffouva, en France notamment, ses censeurs à retardement les plus vigoureux. L'école des << nouveâux philosophes >> y â annoncé, dans l'ordre idéologique, la ,, révolution néoconservatrice >> aux États-Unis dans toute sa morgue et son inculture, la réduction de la France à une « idéologie française >> nauséabonde, en verru d'un << testament de Dieu >> instituant un ordre normalisé du monde sous l'égide des États-Unis. É,puisement aussi de la social-démocratie classique telle que l'incarnait, en Grande-Bretagne, le Parti mavailliste de Harold §Tilson et de James Callaghan. Peter Sloterdijkt a mès bien montré comment la social-démocratie des années soixante-dix n'arrivait plus à rentabiliser la menace évanescente d'une URSS à bout de souffle, et comment le néolibéralisme, en définitive, a êté aussi un << nouveau calcul des coûts de la paix intérieure >> : il était temps de baisser le coût des salaires et de rétablir le niveau des profits, qütte à accepter la charge économique d'une population d'exclus politiquement démotivés. François Mitterrand n'avut raté le pouvoir, à l'élection présidentielle de L974, que d'une petite marche (49 % des suffrages). Après la rupture du programme corrmun et l'échec des législatives de 1978, il dut faire face à la sédition de Michel Rocard, qü l'avait relégué, au soir de la défaite, au rang des << archar'smes >>, au nom d'une conception renouvelée de la gauche dont, au congrès de Nantes déjà (1977), il opposait les << deux cultures >> : la jacobine (celle d'Épinay) et la décentralisatrice (la sienne), à moins que ce ne fût la marxiste et la proudhonienne, ou encore la « laïque >> et la << catlo >>. Pierre 1. Avec Pierre Dockès, Francis Fukuyama, Marc Guillaume, mondial des menaces >>, in lours de colère & Cie, 2009, p.65-69. - << Le théâtre L'esprit du capitalisme, Descartes 2r

Author Jean-Pierre Chevènement Isbn 9782213654454 File size 18.8MB Year 2011 Pages 320 Language French File format PDF Category Politics and Sociology Book Description: FacebookTwitterGoogle+TumblrDiggMySpaceShare La France va-t-elle se résigner à sortir définitivement de l Histoire pour devenir un simple parc d attractions, à l extrémité occidentale d une Europe elle-même marginalisée ? Ou bien trouvera-t-elle la force de redevenir la nation de citoyens dont elle a fourni le modèle pour offrir un avenir à sa jeunesse et continuer son histoire ? Dans ce livre décapant, Jean-Pierre Chevènement éclaire le chemin par lequel nous en sommes arrivés là. Au moment où la monnaie unique, créée il y a vingt ans à Maastricht, prend l eau, il montre comment le « pari pascalien » de François Mitterrand sur un au-delà des nations appelée « Europe » n a pas seulement recouvert le ralliement de la gauche française au néo-libéralisme, mais s enracine dans un doute plus ancien de nos élites sur la France. Méditation sur le destin de notre pays, entre de Gaulle et Mitterrand, il rend enfin lisible, dans toute sa cohérence, l histoire de notre dernier siècle. Il fournit ainsi les clés qui peuvent permettre un retour de la France du XXIe siècle au premier rang des nations.     Download (18.8MB) Elise Boghossian, “Au royaume de l’espoir, il n’y a pas d’hiver” Petit Futé Guide de l’amateur de courses hippiques L’Homme notre dernière chance Solitude et sociétés contemporaines Le socialisme de l’excellence Load more posts

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